La Voix du Nord (et la reconnaissance, un peu)

Quand j’étais petite, je rêvais de passer dans le journal.

Pas à la télé, bien sûr – je ne rêvais ni de célébrité ni de fans et certainement pas d’une de ces gloires de télé-réalité qui commençaient à apparaître à l’époque. Mais je voyais des articles, régulièrement, sur « telle personne de la région joue dans ce groupe / a fondé cette association / a gagné ce concours / a fait cette chose chouette ». Et quelque part, au fond de mon jardin où je ne pensais jamais sans marcher, au point que j’avais tracé la marque de mon passage comme le font les animaux sauvages – eh bien, oui, je pensais à ce que je ressentirais si, un jour, je recevais la reconnaissance de l’institution locale.

(Depuis cette époque j’ai appris que les journaux avaient des orientations politiques et que les chaînes de télé étaient détenues par quelques milliardaires qui, si la vérité et l’information purement objectives existaient, n’auraient aucun intérêt à nous les donner, mais ceci est une autre histoire.)

Incidemment c’était aussi l’époque où je savais que je voulais écrire sans avoir la moindre idée de ce que j’aurais envie d’écrire. Je changeais d’idée de carrière tous les quatre matins, celle qui avait duré le plus longtemps étant : journaliste. Je n’avais bien sûr aucune idée de ce qu’impliquait le fait d’être journaliste, sinon que je pouvais y projeter les deux choses que je voulais le plus au monde : voyager et écrire. Les deux envies, l’écriture et la reconnaissance, se sont effacées au profit d’intentions plus réalisables, ou en tout cas elles ont essayé : n’étant finalement jamais parvenue à faire s’accorder, dans ma tête, aucun « vrai métier » avec un futur où je pourrais possiblement vivre sans me noyer lentement dans un désespoir constant, je suis simplement devenue cette fille qui se laissait porter par le moment à défaut de savoir quoi faire de sa vie, et qui culpabilisait en silence de n’avoir aucun rêve. Parce que, si elle n’avait aucun rêve, que pouvait-elle valoir ? Qui voulait qu’existe dans le monde d’un être pas même fichu de rêver ?

Depuis, il s’est passé tout ce que vous savez. Bien des détours et détricotages plus tard, me revoilà où j’étais il y a vingt ans : une enfant qui rêve d’écrire et de voyager, et qui, parce qu’elle n’est plus vraiment une enfant, se débrouille petit à petit pour faire arriver ça.

Et puis il y a eu l’article. Une journaliste de La Voix du Nord, le journal local que recevaient mes parents à l’époque, m’a interviewée au sujet de L’Art de la Pose. C’était un très chouette entretien, et si l’article comporte deux inexactitudes et qu’on ne peut pas tout dire en 30mn d’entretien, le ton en était bienveillant.

Ce qui est drôle c’est que c’est loin d’être le premier article qui sort où on me mentionne, moi ou mon livre, dans la presse, même régulière, mais même si le temps est révolu depuis longtemps où j’avais besoin de cette validation-là, je n’ai pas pu retenir une petite bouffée d’émotion au nom de la petite fille qui se réfugiait en haut des arbres pour lire et dormir mais avait besoin de sentir la terre, même si c’était toujours la même, sous ses pieds pour mettre de l’ordre dans sa tête. Pour ses contradictions, déjà à cet âge. Pour ses renoncements, et le fait qu’elle ait fini par revenir sur eux aussi.

Alors je suis un peu émue ce soir.

(Et j’attends de recevoir une photo de l’article imprimé mais en attendant il y a toujours ce lien.)

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Pour les modèles

Mon récent passage au club photo de la gare d’Austerlitz pour présenter L’Art de la Pose et échanger avec ses membres autour du sujet, a été l’occasion de mettre en ordre, dans mon intervention du jour, des pensées qui s’organisent petit à petit dans ma tête depuis, en réalité, quelques mois.

J’ai voulu écrire L’Art de la Pose pour créer un précédent.

Je recevais toutes ces questions sur le fait de poser, comment ça marchait, si j’avais des conseils, si je pensais que telle ou telle personne pouvait se lancer…, alors je me suis mise à regarder s’il n’y avait pas de la bibliographie que je pourrais envoyer à celles et ceux qui m’écrivaient, et là : le vide.

On croulait sous les livres parlant de la photo de portrait, comment prendre un modèle en photo, on pouvait lire des tas d’analyses sur les intentions artistiques des photographes… et on n’entendait jamais le point de vue des modèles sur ces sujets, alors qu’en discutant avec on se rend compte qu’ils et elles avaient, en fait, des tas de choses à dire. C’était presque comme si elles étaient des formes interchangeables : que poser, c’était être là, être jolie, faire ce que le ou la photographe demandait et surtout ne pas dépasser de ce cadre.

Et puis j’ai pensé à mes échanges avec les gens que je croisais et qui ne connaissaient pas le milieu alternatif, pour qui « modèle photo » rimait uniquement avec « mannequin d’agence », j’ai pensé à Internet et à tous ces gens qui commentent des photos en présumant des démarches dont ils ne savent rien, quitte à blesser ; et je me suis rendu compte que le cliché avait la vie dure : une modèle femme, un homme photographe, qui aurait assumé l’intégralité de la direction artistique. Alors j’ai eu envie de faire plus que donner des conseils : je voulais parler de ce que c’était vraiment que poser, de ce que c’était que prêter l’image de son corps à un photographe et travailler avec iel à créer une image, je voulais parler de la fracture qu’il y a parfois à voir des résultats qui diffèrent de l’image que l’on a de soi, alors même qu’on a mis des choses personnelles, voire intimes, dans cet échange-là.

Et donc, alors même que je savais que je ne parlerais pas pour la totalité des modèles hors agence, je me disais que le simple fait de parler ne pourrait qu’encourager le débat et la discussion, encourager d’autres voix à s’élever, et faire en sorte que nos voix de modèles rejoignent nos corps dans la sphère publique.

Je pense qu’il y a, au contraire de ce qu’on entend et sous-entend souvent, quelque chose de très volontaire dans le fait de se dire : je vais me mettre à poser. Parce qu’il y a tous ces obstacles à dépasser : la peur, le cliché qui veut que tous les photographes soient des pervers ; le sentiment d’illégitimité : si je ne vois que des corps correspondant à une certaine norme de beauté représentés en photo, qui suis-je pour aller m’exposer avec mon corps différent ? ; et dans sa suite logique, la peur de paraître prétentieux ; et l’inconfort. Parce que poser c’est montrer son corps, certes, mais la sortie de zone de confort se trouve parfois moins là que dans le fait d’utiliser ses propres émotions, dont il est plus ou moins acquis qu’elles sont à nous, pour les mettre au service d’une création en commun. J’ai déjà sorti des choses, devant des photographes que je connaissais à peine – certains sont devenus des amis. Et c’est beaucoup plus intime qu’un visage ou qu’un corps, même nu.

Mais au milieu de tous ces obstacles, il y a quelque chose de peut-être encore plus violent symboliquement. C’est le traitement légal qui est réservé à cette activité.

Il y a quelques mois, un groupe est apparu sur Internet, répondant au nom de « Model Law ». Leur manifeste est en ligne, et explicite clairement leur objectif : agir pour la défense, la protection et l’accompagnement des mannequins en France, en passant par une série de réformes qui – nous en sommes tous d’accord – sont plus que nécessaires pour assainir les pratiques du milieu. Je l’ai, bien sûr, signé, et j’encourage chacun et chacune à faire de même.

Mais.

Mais je ne sais pas ; j’ai l’impression de l’avoir explicité clairement auparavant, et l’excellent livre de Joëlle Verbrugge Le photographe et son modèle l’explique avec beaucoup de minutie et de clarté, mais personne ne semble prendre en compte le fait que beaucoup de modèles ne sont pas en agence, pour un tas de raisons physiques qui peuvent aller de « pas assez normé » à « pas assez bizarre ». On n’a pas le droit de facturer, ni de faire appel à des entreprises de portage salarial, ni de se faire rémunérer en cachets. Il nous reste, certes, l’option de demander à nos clients potentiels de se faire enregistrer au GUSO, mais la procédure est en fait bien trop longue et complexe pour que nous puissions raisonnablement penser pouvoir amener suffisamment d’entre eux à le faire effectivement pour en vivre légalement.

J’ai beaucoup parlé de ce qu’on disait, symboliquement, à un modèle en lui coupant les possibilités de se déclarer hors agence ; c’est tu n’as pas ta place ici ; c’est tu n’exerces pas un vrai métier ; c’est à moins qu’une autorité ne t’aie choisie, tu n’es rien. C’est mon truc, les symboles. Il me semble maintenant à propos d’insister sur le côté pratique des choses.

Ne pas pouvoir se déclarer c’est être forcé•e, soit de renoncer à vivre de ses compétences quand bien même la clientèle serait là, soit de faire du black, ce qui n’est pas super.

Ça veut dire aussi que si une modèle pose pour un photographe et tombe sur un fauxtographe, qu’il l’agresse ou tente de l’agresser, elle ira grossir les rangs des femmes n’ayant pas osé aller porter plainte après de tels faits, non seulement parce que ces plaintes sont de toute façon très souvent traitées par-dessus la jambe et sans aucune bienveillance, mais aussi parce qu’elle sera bloquée par cette pensée : Oui, mais je faisais quelque chose d’illégal.
… Bon, jusqu’à preuve du contraire c’est tout de même drôlement plus illégal d’agresser un autre être humain que d’avoir été payée sans statut légal. Mais cette peur est une réalité.

Ça veut dire que pendant ce temps on ne cotise pas, et qu’on n’a pas de couverture sociale. Ça veut dire qu’on risque des poursuites. Bref, c’est beaucoup d’inconvénients, et en même temps, je pense qu’avec un minimum d’empathie on sera toustes d’accord pour dire que cet état de fait ne se justifie pas par lui-même, comme j’ai pu le lire. J’entends par là que ce n’est pas parce que le monopole des agences de mannequin veut nous interdire d’exercer que c’est une raison suffisante pour que nous allions vendre des vêtements fabriqués par des enfants au Bangladesh au lieu de poser.

Idéalement, ce qu’il nous faudrait c’est une vraie refonte du droit du travail concernant les mannequins pour adapter les régimes aux réalités du terrain ; ne serait-ce qu’en fonction de l’utilisation de l’image, qu’elle soit à but commercial ou non, par exemple. La question a été abordée en février à l’Assemblée Nationale, très rapidement, mais à part des bordées d’insultes sur les réseaux sociaux de la part de photographes effrayés sans doute de ce qu’ils dénonçaient comme la porte ouverte à une concurrence déloyale, et méprisants pour, ma foi, des raisons qui leur appartiennent, envers les modèles alternatifs, je ne crois pas que les choses soient allées beaucoup plus loin.

Je me demande si, comme dans la décision de commencer à poser sans y avoir été invités, ce n’est pas à nous de prendre cette situation en main. Non. Dans la réalité, je ne pense pas que ce soit à nous de le faire ; mais comme personne d’autre ne semble penser que ça vaille la peine, il va bien falloir s’y coller. Est-ce qu’un groupement de modèles serait en mesure de fonder une agence non restrictive en ce qui concerne les physiques ? Et sous quelles modalités ? Serait-ce une agence à but non lucratif ? La forme associative permet-elle d’obtenir l’agrément d’agence de mannequin ?

Je n’ai pas les réponses à ces questions, et certainement pas les compétences ou tout simplement la visibilité nécessaires pour réellement lancer un tel projet. Mais j’adorerais le voir naître, pour les modèles.

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Rencontre à OI Evreux

À la suite de la rencontre chez OI Paris, ce sont les trois clubs photo d’Evreux qui m’ont accueillie dans les locaux d’Objectif Image Evreux, en Normandie.

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Je suis toujours bluffée par la bienveillance des gens dans ces occasions ; on était là pour parler de L’art de la pose, mais je crois qu’on était toustes plutôt content•e•s d’être là, alors on s’est mis à discuter de cicatrices et d’autoportraits tous semble, et ce jusqu’à bien 23h ; et ç’a été l’occasion de « placer » le livre dans une librairie indépendante hors région parisienne. Cela m’a encouragée à enfin créer la carte de référencement des librairies et studios photo où l’on peut trouver le livre, pour qui voudrait se le procurer en direct !

Dédicace à la Grand’Librairie (Arras)

Tout est dans le titre, non ? Sauf la date.

Le samedi 23 juin, l’équipe de la librairie indépendante La Grand’Librairie à Arras (62) aura la gentillesse de m’accueillir en dédicace pour L’art de la Pose !

Ce sera ma première « vraie » dédicace dans une librairie donc je suis un peu stressée et très contente.

Alors amenez tous vos amis ! 🙂

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Update du 24 juin : un grand, grand merci à l’équipe de la grand’librairie pour son accueil et sa gentillesse, ainsi qu’à toustes celleux qui sont venu•e•s me tenir compagnie, que ce soit prévu ou dû au hasard des allées. J’étais stressée au départ, mais vous avez transformé ça en (vraiment) très bonne journée !

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Convention du costume

La convention du costume, c’est l’endroit où j’ai fait ma toute première conférence, en décembre 2016. Ça implique certaines traditions, comme le fait de demander aux gens s’ils sont bien certains d’être dans la bonne salle avant de commencer, de bannir les amis de la salle par retour du syndrome de l’imposteur, placer des citations de Kaamelott dans les parties improvisées de la conférence et être contente parce que les gens sont gentils.

Alors, voilà.

Merci Fenriss pour la photo (et pardon de te forcer à regarder les captations) !

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Interview dans T&N

Il y a maintenant un bon petit moment, je recevais un mail d’Amélie Orsel, du blog Thread&Needles, qui s’adresse à des personnes réalisant leurs propres vêtements. Elle pensant que je pourrais parler de l’Art de la Pose, son lectorat étant parfois en difficulté autant technique que morale avec le fait de prendre des photos de leurs vêtements portés en auto-portrait. Nous avons échangé pendant quelques temps, et aujourd’hui sort l’interview qui a découlé de ces échanges sur le site. Pour y accéder, cliquez sur l’image ! 🙂

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Sortir, dehors. Dare not to.

Vous savez quand je racontais dans ma dernière conférence, et dans mon livre, que l’important n’était pas de voir ou de penser, mais de sentir, quoi faire et quand le faire ?

Eh bien c’était un excellent conseil. J’aurais mieux fait de le suivre.

Parfois, on se lance dans des projets qui ne nous tentent qu’à moitié. Je ne parle pas de peur, même s’il y en a sans doute un peu, mais d’instinct. Il y a cette petite voix en nous qui nous dit « N’y va pas. Ça ne te fera pas de bien. »

Alors, toi, tu essaies de te convaincre que c’est encore la Résistance. Tu en parles autour de toi. Les gens ont confiance en toi, ils te disent de cesser de te dévaloriser, que c’est ton syndrome de l’imposteur qui parle. Tu te dis que si c’est la Résistance, alors il faut l’abattre. Tu analyses. Mais, tout de même, là, au fond, il y a cette chose que tu as assimilée à de la peur qui se débat. Et tu l’enfouis. Tu essaies de l’ignorer. Tu y vas. De toute façon tu as commencé, alors il faut finir.

Allons, sa barbe n’est pas si bleue, tu te raisonnes.

Et tu as tort. Ce sont tes tripes qui ont raison. Certaines peurs sont utiles et c’est là qu’on les appelle instinct.

Comment j’ai fini par admettre que je n’avais pas envie de continuer, je n’ai pas envie de le détailler ici, parce que ce n’est pas le coeur du sujet finalement. Cette vidéo est là pour vous expliquer pourquoi je n’irai pas au bout du kickstarter destiné à la traduction de L’Art de la Pose, pourquoi je ne veux plus communiquer autour de lui.

Ce sera maladroit parce que je me suis rendu compte que je ne savais pas faire autrement, et c’est tant mieux.

Dans ta cuve ! Conférence au salon de la photo

Dans ta Cuve !, c’est une association qui promeut les procédés argentiques. Anaïs et Rémy, deux de ses membres, m’ont accueillie ce jeudi sur le stand (ou plus exactement sur l’Espace argentique) pour une conférence sur laquelle j’ai eu un peu carte blanche, et dont voici la vidéo, gentiment captée par Jean-Luc Manh.

Comme vous le voyez, je ne suis toujours pas conférencière professionnelle, mais je fais de mon mieux pour m’améliorer à chaque fois. Je suis un peu partie en improvisation par moments, mais j’avais tout de même écrit les lignes générales de mon « discours » en amont ; je voulais vous en partager le texte :

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Quand j’ai commencé à poser, il y a neuf ans, j’étais rassurée par les photographes qui mettaient leur appareil en mode rafale. Ils me disaient que c’était parce qu’une bonne photo se jouait à l’instant, à la seconde près, au petit fragment d’émotion un instant ici, et le suivant enfui. Ils voulaient le capturer, cet instant, et surtout surtout ne pas lui laisser la moindre possibilité de s’enfuir. Moi je ne questionnais pas cette démarche, je me disais qu’au moins, comme ça, il y en aurait bien une de bonne, par accident peut-être, mais une.

Et puis comme je prenais en expérience il m’a semblé que ça, c’était une approche industrielle de la photo. Que c’était fondé sur une logique statistique : si je couvre un plus grand nombre d’instants en déclenchant, alors j’ai un plus grand poucentage de chances de capter “le bon” instant, quoi que ça veuille dire. Finalement, travailler selon cette logique, c’est pour le photographe renoncer à toute forme de prise de décision au moment de la prise de vues, et pour le modèle accepter une simple place d’objet à photographier, sans interactivité avec le photographe. On se disait un jour avec un ami que finalement on ne voyait pas ce qui se passait à l’instant précis où on déclenchait, que c’était comme renoncer à être témoin d’un instant pour l’offrir au monde, mais là c’était renoncer à toute la rencontre et n’avoir au final rien à offrir. Ils étaient seuls derrière leur objectif, j’étais seule devant, et entre nous il y avait la barrière infranchissable des clac-clac-clac-clac-clac du miroir.

Et puis ce n’était pas très intéressant de faire de bonnes photos par accident, pas si l’accident était programmé.

Et puis c’était quoi de bonnes photos ? C’est quoi une bonne pose ?

Pour moi une bonne pose c’est un endroit où la vulnérabilité rencontre une certaine forme de maîtrise. La vulnérabilité parce que ça ne se limitera jamais à disposer ses muscles dans une certaine posture et attendre que l’image soit figée. Parce qu’il faut aller chercher, au fond de soi, une certaine émotion. Et la maîtrise parce qu’il ne suffit pas de savoir ouvrir la boîte, il faut aller y chercher ce dont on a besoin pour la photo qu’on essaie de faire, et parfois d’autres choses sortiront, et peut-être que ce sera encore mieux, et c’est important de se laisser surprendre, mais convoquer l’émotion voulue c’est quand même la première chose dont on a besoin.

Et le truc, c’est que le mouvement pour savoir et sortir ce dont on a besoin se joue en aller-retour, entre le ou la photographe et le modèle. Je vais donner quelque chose, qui sera reçu par l’autre, qui me le renverra sous une autre forme, chargé de son regard, et ainsi de suite.

“Me voilà.”
“Je te vois.”
“Je te vois me voir, et je l’accepte.”

Il y a vraiment cette sensibilité à développer dans la relation entre photographe et modèle, où celui ou celle qui déclenche le fait en sentant, plus qu’en ne le voyant, le bon moment, et où, aussi, celui ou celle qui pose sent le moment du déclenchement et la nature du regard qui est porté, en plus de la lumière et de l’angle de l’objectif. Évidemment qu’on peut s’entraîner à voir quel effet visuel est rendu quand notre corps est dans telle ou telle position, quand on déplace très légèrement tel muscle ou qu’on modifie insensiblement la tension dans tel autre, mais sincèrement, ce qui permet à deux acteurs d’une photographie de travailler vraiment ensemble, c’est le fait de tisser ce réseau presque organique entre deux égaux, et non entre celui ou celle qui regarde et celui ou celle qui est regardé•e.

J’aime bien l’argentique en fait, parce que, même si on ne peut pas dire que ça nous force à entrer dans ce rapport – si tu ne veux pas te connecter tu ne te connecteras pas -, il y a au moins cette tentation de remplacer la connexion par de la statistique qui est évacuée d’office. On a, il me semble, davantage le réflexe de prendre le temps de sentir la scène, comme on devrait toujours le faire, en fait. Ce qui ne veut pas dire qu’on se prive de saisir des choses à la volée, comme je l’ai d’ailleurs appris à mes dépens.

En fait il y a quelque chose de très curieux dans l’activité de modèle, parce que c’est un moment où on puise dans notre intimité pour le cadre professionnel, comme le ferait un comédien ou une comédienne, et qu’on doit de fait être à trois endroits en même temps. Celui où je donne, celui où je reçois (des instructions, un regard, une indication), et celui où je reste conscient ou consciente de tout ce qu’il y a autour. Il faut être totalement là, et totalement dans son corps, jusqu’au bout de chaque membre.

Je vois beaucoup le modèle comme un catalyseur, non seulement de cette interaction particulière, mais de tout ce qu’il y a autour. Le décor ou son absence. La tenue ou son absence. Le hors-champ. Le fait de ne jamais savoir exactement où se trouve le bord du cadre. On doit assimiler tout ça, l’entremêler de notre propre matériau, bouger à partir de notre centre, et ensuite tout renvoyer vers l’objectif et avoir cet échange qui dure le temps qu’il dure et se termine toujours sur nous, parce que ce qui est fixé c’est notre image et ce que cette interaction a fait d’elle, et c’est elle aussi qui parle en dernier lieu.

Ça, c’est comment le fait de poser et donc de travailler sur l’image m’a permis de me rapprocher en fait de mon corps et de m’y ancrer à nouveau. Mais le fait qu’il y aie cette intimité de circonstance qui se crée – qui peut se transformer ensuite en vrai lien, on a le droit de devenir amis – sur une séance photo peut amener certains photographes à avoir un sens des limites qui se brouille, voire disparaît.

Consciente de la difficulté d’appréhender un rapport aussi particulier, je me suis attelée à écrire un livre sur les modèles pour non seulement bien expliquer ce qu’était la pose, pour donner une voix aux modèles dont le point de vue est très souvent invisible, mais aussi pour aider celles et ceux qui aimeraient se lancer à poser des limites et à détecter des interactions qui ne seraient pas saines et tournées vers l’art et/ou le travail. Apparemment c’est vraiment compliqué parce que cette semaine j’ai vu passer sur Amazon un livre qui donnait des conseils pour séduire en séance photo, au calme. C’est juste l’automne 2017, on est bien. En pleine période de libération de la parole ça passe, c’est complètement la chose à faire.

Alors moi une fois en séance photo j’ai eu un maquilleur que j’ai trouvé très charmant et avec qui j’aurais sans doute flirté dans un autre contexte. Sauf qu’on était dans le contexte où il allait devoir me maquiller avec ses pinceaux et probablement ses mains, poitrine comprise, et que juste, lui faire savoir un truc pareil juste avant, ça aurait juste été malaisant. Donc je n’ai rien dit, et j’aimerais bien qu’on dise un peu plus fort que le respect de l’autre c’est aussi ne pas lui créer d’inconfort.

Poser et aller chercher des morceaux d’intime, c’est déjà inconfortable. J’ai connu des photographes qui créaient de l’inconfort à dessein, qui disaient que comme ça ils obtenaient un résultat plus “vrai” et plus “authentique”. Mais à quel moment ? Faire ça, c’est briser la relation de confiance, c’est entrer dans un rapport de domination, c’est le contraire de travailler avec quelqu’un.

Donc, bien sûr que la communication non-verbale ne va pas s’instaurer dès la première séance, mais ce qu’il faut bien garder à l’esprit c’est que vous ne pouvez pas la forcer. Déjà, si vous essayez, elle s’en ira, et ensuite il y a des chances que ce faisant vous soyiez irrespectueux. Donc, parce qu’on est là pour travailler, vous pouvez évidemment accompagner tout ça de mots, d’indications, vous pouvez mimer ce que vous voulez, mais il y a deux choses qu’un ou une photographe ne doit jamais faire.

La première, c’est de toucher le modèle sans son accord explicite.

La seconde, c’est de donner son avis sur le physique de la modèle.

Même si vous pensez que c’est gentil. Même si pour vous ce n’est pas grand-chose. Même si c’est pour lui dire que vous le trouvez beau. Même si vous croyez que c’est un compliment. Vous ne faites pas ça. Quand vous avez choisi votre modèle, vous avez vu à quoi il ou elle ressemblait sur son book, donc le simple fait qu’il ou elle soit là signifie que vous avez déjà validé son corps comme correspondant à ce que vous recherchiez pour cette séance photo. Il n’y a pas besoin de plus.

Acceptons de considérer les modèles comme des êtres humains venus faire leur travail, comme nous considérerions un acteur ou une actrice sur un plateau, et non pas comme juste des gens venus “se faire prendre en photo” avec qui on peut se permettre de surfer sur la limite entre personnel et professionnel. Apprenons à nous comprendre et alors on pourra avoir de ces interactions qui permettent de créer des images fortes, et belles, et signifiantes.

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Dare to translate it

J’ai fini de lire The Art of Asking il y a un moment. J’ai enchaîné sur un autre livre, et là je suis sur The Handmaid’s Tale,  que je lis lentement parce que, comme le livre d’Amanda Palmer, il tape, ô combien juste.

« Knowing better sometimes isn’t enough », écrit Dani Shapiro dans Still Writing. Dans ce cas précis j’ai beau savoir que je suis au milieu d’un tourbillon de Résistance et de rien d’autre, je ne suis pas pour autant très à l’aise. Mais je saute. Associez ça à un accent anglais perfectible, et vous obtenez cette vidéo :

Pour autant, il est temps : le kickstarter a été lancé, et il n’y a plus franchement de retour en arrière possible. Je veux essayer de traduire L’Art de la Pose – Osez le narcissisme en Dare to love yourself (and then make something out of it) – The Art of Pose.

Le truc c’est que quand j’ai écrit ce livre, je ne savais pas bien à quoi m’attendre, et peut-être bien qu’une partie de de moi se disait encore que je n’écrivais pas pour tout le monde, que ça n’allait pas intéresser les gens. J’ai été bien obligée de reconnaître que non seulement ces problématiques étaient largement partagée, mais aussi que, comme je le pressentais, c’était loin de parler uniquement des modèles, et les critiques qui en ont été faites, en privé et sur Goodreads, n’ont fait que confirmer cela.

Puis il y a eu les amis non-francophones, ceux rencontrés à l’étranger ou au détour d’Internet. Il y a eu ce moment où j’ai sorti mon eBook au milieu d’un parc pour en résumer le contenu dans un anglais trébuchant à des amis qui me pressaient de le faire traduire. Alors d’accord. Mais pour que le contenu de ce livre devienne accessible à l’internationale, je vais avoir besoin de tout le monde.

Ce que vous pouvez faire, en tant que français francophone :

• Parler du livre. Partager le lien de ce kickstarter. Inciter vos ami•e•s à faire de même.
• Parler du livre à vos ami•e•s anglophones (vous en avez forcément), à vos ami•e•s intéressé•e•s par la photographie, la pose, le féminisme, la représentation des corps, l’empowerment, bref, les thèmes abordés à l’intérieur.
• Participer vous-mêmes. Il y a plein de contributions accessibles pour les francophones : acheter la version papier du livre si vous ne l’avez pas encore (en français pour l’instant, et si nous débloquons le palier supérieur qui me permettra de l’imprimer en anglais, vous aurez un questionnaire vous demandant de choisir entre les deux versions à la fin de la campagne), vous offrir un tirage de mes photos, vous offrir une séance de coaching.

Et je suis certaine qu’il y a un tas de façons d’aider ce livre à être traduit.

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